Tracer l'invisible : L’usage des cartographies low-tech dans les réseaux militants

18/10/2026

Entre géographies du pouvoir et territoires de l’émancipation

Sous nos yeux fatigués par la surexposition d’écrans et de pixels, les réseaux militants tissent, sur papier ou sur toile, des chemins plus secrets, plus féconds. A l’opposé des GPS omniprésents et de la cartographie industrielle de Google Maps, des collectifs repensent l’art de se situer, de s’orienter, de relier. Ils dessinent, avec des moyens frugaux, des cartes low-tech : modestes, vivantes, bricolées. Ces cartographies alternatives font émerger la topographie mouvante de nos luttes, rendent visibles les réseaux d’entraide et d’action, favorisent l’auto-organisation et l’imagination collective.

Dans un monde où la carte est souvent synonyme de contrôle (militaire, commercial, policier), cartographier devient alors geste politique. Qui trace la carte possède le pouvoir de nommer, de relier, d’effacer.

Low-tech : une approche artisanale, une nécessité stratégique

Par low-tech, il ne s’agit pas simplement de « faire avec moins ». Il s’agit d’une attention portée à l’accessibilité, la reproductibilité, l’autonomie technique et la sobriété. Cela passe par l’utilisation de matériaux de récupération, l’absence de dépendance au numérique quand c’est possible, ou le choix de logiciels libres comme OpenStreetMap (openstreetmap.org) et QGIS. Mais c’est aussi refuser la centralisation des données et le pistage inhérent à beaucoup de solutions actuelles.

En France, des cartographies low-tech surgissent lors de ZADs, de villages autogérés ou de Camp Climat organisés par Alternatiba. Aux États-Unis, elles accompagnent le mouvement Food Not Bombs ou servent à identifier les points d’eau publics dans des quartiers populaires lors de crises. Sur le terrain, la low-tech permet :

  • de fabriquer des cartes adaptées aux besoins locaux, évolutives, portatives (papier, tissu, panneaux peints…)
  • de créer des outils anonymes, à l’abri de la surveillance numérique
  • d’impliquer les participant·es dans la réalisation même de la carte, catalysant discussions et mémoire collective
  • d’organiser la circulation de ressources essentielles : cantines, infokiosques, lieux de répit, contacts d’avocat·es, médic

Visualiser l’informel : cartographier, c’est raconter d’autres histoires

Le propre des réseaux militants est leur fugacité, leur fluidité. Trop fragiles pour figurer sur les plans officiels, trop mouvants pour les archives classiques. Pourtant, la cartographie low-tech est un art de la mémoire vive.

Lors du Campement des Soulèvements de la Terre à Sainte-Soline, la présence d’une « carte papier géante » dessinée à la main, éditée en live au fil des événements, a permis de coordonner les zones de repos, d’action et les points sensibles, tout en encourageant l’autonomisation rapide des arrivant·es (Source : témoignages publiés dans Reporterre, 25 mars 2023).

Ce sont aussi les cartes du REC « Répertoire des Espaces Collectifs », réalisées à la fois en ligne et sur des affiches murales dans les squats, qui prolifèrent sur les murs de Marseille ou Nantes, relayant adresses et temporalités des espaces hospitaliers, ateliers et espaces autogérés (source : collectif REC [rec-cartographie.org]).

Loin de vouloir tout contrôler, ces outils acceptent le flou : des zones d’ombres, des temporalités changeantes, et même la possibilité de disparaître. Les réseaux de soutien aux personnes migrantes balisent les chemins de l’exil avec des cartes-étoiles, agrafées sur des vêtements ou partagées oralement pour esquiver la répression et l’arbitraire. Les « cartes de bouche à oreille », technique chère aux zapatistes du Chiapas et au réseau No Border, sont encore aujourd’hui moyens de survie collective.

Démocratiser la connaissance cartographique : processus participatif et intelligence collective

Une cartographie militante low-tech n’est jamais le fruit d’un seul regard. Sa matérialité oblige à la discussion, à l’ajustement, à la vérification par tou·tes. Ce processus horizontal s’oppose à l’hégémonie du cartographe-sachant, descendant, stylos en main, valider le territoire au nom d’une autorité lointaine.

Dans les mouvements féministes, l’atelier de cartographie collective est devenu outil d’auto-éducation très stimulant. En 2019, à l’initiative du collectif « Nous Toutes », des centaines de femmes et minorités de genre ont bâti — à partir de cartes vierges de quartiers ou de villes — leur propre géographie, signalant par exemple les espaces sûrs ou hostiles, les lieux de relai ou de solidarité, les pare-feux face aux violences sexistes. Loin des commissions technocratiques, ces cartes ont généré du débat mais aussi de la puissance partagée (source : Mediapart, 7 avril 2020).

  • La cartographie low-tech devient ici outil d’empowerment, où nul savoir n’est jugé trop local ou trop subjectif.
  • Elle forme à la vigilance critique, à la prise de parole et à l’expérimentation collective.

Focus : Atlas des Utopies et autres démarches remarquables

Quelques projets récents incarnent cette pratique :

  • L’Atlas des Utopies : Initié en 2021 par le collectif OuiShare et l’Atelier d’Urbanisme Populaire, cet outil recense sur des supports papier et numériques frugaux des lieux d’hospitalité autogérés en France, mis à jour collectivement lors de forums, fêtes ou AG (atlashospitaville.gitlab.io).
  • Les Cartes Radicales de Quartier : À Marseille, 2022-2023, des collages de rue illustrent les circuits de l’entraide dans le 3e arrondissement, matérialisant la présence de centres sociaux, lieux de vie LGBTQI+, AMAP, bibliothèques autogérées. Ces cartes évoluent au fil des apports des habitant·es. (Source : Quartier Libre 3, septembre 2023)
  • Map Jam Translocal : Inspiré des Hackathons, le Map Jam est un marathon de cartographie low-tech organisé par Transition Network. En un week-end, les participant·es dressent la carte de leurs lieux de vie solidaire, soit sur carton, soit via OpenStreetMap. L’idée : mixer transmissions intergénérationnelles et apprentissage DIY (transitionnetwork.org).

L’impact concret de ces démarches

Action Effets observés Indicateur ou chiffre
Cartographie d’espaces autogérés (Atlas des Utopies) Multiplication de demandes d’hospitalité & mise en réseau de lieux contre la précarité 200 lieux recensés en 2023, couvrant 10 régions françaises (source : OuiShare)
Map Jam participatif (Transition Network) Renforcement du sentiment d’appartenance ; augmentation des échanges locaux post-événement 87 Map Jams organisés dans 12 pays en 2022
Cartographie féministe (Nous Toutes - Paris 2019) Identification de 173 « espaces sûrs » dans Paris, qui n’étaient répertoriés nulle part jusqu’alors 400 participantes réunies en 8 ateliers

Un rempart face à la surveillance, une pédagogie de la clandestinité

Cartographier, c’est aussi veiller à ne pas exposer ce qui doit rester en dehors du radar des pouvoirs. Les ZAD et les réseaux antiracistes, conscients des risques, préfèrent parfois l’anonymat radical : pas de noms, juste des symboles, des codes visuels et des itinéraires oraux. En 2018, suite à la répression policière à Bure (mobilisation contre Cigéo), les activistes ont illustré par la négative : zones à éviter, sites sous pression, points de ralliement secrets ne figurant que sur des cartes éphémères, aussitôt créées, aussitôt détruites (source : lundimatin #142).

  • La carte devient alors mémoire fugace, mais outil fondamental pour l'autonomie stratégique.
  • Elle matérialise la circulation des informations dans l’ombre, esquissant d’autres façons de coexister et de résister.

Pistes pour aller plus loin : fabriquer sa propre cartographie low-tech

L’envie de représentation collective ne s’improvise pas. Voici quelques étapes clés, inspirées par les pratiques croisées sur le terrain :

  1. Définir le but et le public de la carte (guidage, accueil, ressources, sécurité, mémoire…)
  2. S’appuyer sur des savoirs locaux : cartoparties, récits d’habitant·es, balades exploratoires
  3. Choisir le support adapté à la situation : affiche, textile, carnet, carte orale à transmettre
  4. Assurer la sécurité des données, avec ou sans numérique (ex : pas de noms, codes de couleurs, version effaçable…)
  5. Favoriser la prise en main collective : légende claire, points d’interrogation admis, zones de flou assumées

Les possibles en mouvement

Les cartographies low-tech sont moins des plans figés que des œuvres en devenir, traces fragiles d’une communauté qui invente sa propre géographie. Elles proposent un équilibre inédit entre visibilité (visibiliser l’entraide, la défiance, la convivialité) et discrétion (rester insaisissables quand la répression rôde). Ces cartes esquissées, souvent temporaires, inventent le paysage militant du présent.

À l’heure où tout semble se cartographier, modéliser, surveiller, elles rappellent que le territoire, c’est avant tout un désir d’être ensemble, d’habiter, de lutter – autrement.

  • Soulèvements de la Terre, Sainte-Soline, 2023 – Reporterre
  • REC – Cartographie des Espaces Collectifs [rec-cartographie.org]
  • Mediapart, « Cartographier les espaces sûrs féministes », 2020
  • OuiShare, Atlas des Utopies, 2023
  • Transition Network, Map Jams, 2022
  • lundimatin #142, « Zone à défendre : Bure », 2018

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