À l'intérieur des laboratoires de l’autogestion : naviguer entre conflits et intelligence collective

03/01/2026

Quand la politique se fabrique au quotidien : introduction sur les lieux autogérés

Ils émergent là où l’ordinaire craque. Sur les friches urbaines, dans les vieilles bâtisses retapées collectivement, au bord des champs qu’on défend, dans ces maisons devenues des QG d’espérances et de solidarités : les lieux en autogestion sont des espaces où l’expérimentation politique n’est pas une théorie, mais une nécessité, parfois une urgence. Loin d’être éthérés, ils s’ancrent dans la matière des rapports humains, où la cohabitation, l’organisation et la question du pouvoir prennent une dimension éminemment concrète.

Mais alors, quand il s’agit de gouverner ensemble, sans chef ni hiérarchie, comment gère-t-on la conflictualité sans se déchirer ? Comment s’accorde-t-on pour avancer, à plusieurs dizaines ou centaines parfois, toutes sensibilités dehors ? Plongée dans les entrailles du vivre-ensemble radical et quelques leçons encore trop peu relayées au dehors.

Naissance du conflit dans les espaces autogérés : un symptôme, pas un échec

Contrairement à ce que l’on imagine souvent vu de loin, le conflit n’est pas une tache à camoufler, une défaite de la belle entente militante. Il est d’abord un révélateur : d’opinions, de vécus, d’attentes et de priorités différentes. Dans un squat d’accueil comme la Maison Solidaire à Grenoble, sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dans une communauté autogérée néerlandaise comme le Vrijplaats à Leiden, le conflit fait partie inhérente du processus. Le sociologue Philippe Pignal signale que ces lieux sont des “microcosmes politiques complexes, où la gestion des désaccords est incertaine par essence, mais ouvrent à une fabrique du lien” (Le Monde Diplomatique, 2018).

Il ne s'agit donc pas d’éviter toute tension, mais de créer des outils et des pratiques pour que les désaccords n’explosent pas en guerres intestines, ou pire, en exclusions silencieuses.

Prise de décision collective : cartographie des modes d’action expérimentés

L’identité des lieux autogérés se forge dans la diversité de leurs expérimentations. La prise de décision y est l’objet d’un soin quasi-rituel, une épreuve partagée, pleine de tâtonnements mais aussi de trouvailles. Petit panorama des méthodes les plus courantes, puis zoom sur des exemples concrets.

Les outils principaux de la décision collective

  • L’assemblée générale souveraine : Le cœur battant des mouvements autogérés. Chaque voix y pèse théoriquement autant, le débat s’étire parfois, mais on y construit des compromis. Sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, l’assemblée hebdomadaire, parfois forte de 70 à 150 participant·es (zad.nadir.org), a permis pendant des années de coordonner aussi bien la gestion quotidienne que les grandes orientations stratégiques.
  • Le consensus ou “consentement” : Il ne s’agit pas que tout le monde soit enthousiaste, mais qu’il n’y ait pas de veto majeur. Ce mode de décision, inspiré des mouvements pacifistes et féministes (notamment depuis le mouvement des squats berlinois des années 80, source : The Guardian, 2019), évite la dictature de la majorité et travaille les objections jusqu’à ce qu’un terrain commun soit trouvé.
  • Les cercles, commissions, groupes affinitaires : Pour éviter la lourdeur des AG permanentes, beaucoup de collectifs délèguent certaines tâches à des petits groupes, qui rendent compte ensuite à la communauté. C’est le cas au GAS de Lausanne (Groupe d’Action Sociale), où une dizaine de cercles thématiques, des repas à la logistique, se répartissent la charge.
  • La sociocratie et la gouvernance partagée : De plus en plus de lieux s’appuient sur ces méthodes développées initialement dans les coopératives néerlandaises ou dans certaines entreprises “libérées”. Ici, la règle est que l'objection sert le collectif, et que chacun·e peut initier un processus s’il sent que la décision prise n’est pas “suffisamment bonne pour maintenant, suffisamment sûre pour être tentée” (Frédéric Laloux, Reinventing Organizations, 2014).

Dans un rapport de 2021 du CNRS sur la gouvernance alternative, près de 60 % des espaces autogérés interrogés pratiquent le consensus ou le consentement comme principe central de décision, là où moins de 20 % privilégient le vote majoritaire (source : CNRS).

Et quand ça coince ? Les médiations informelles et rites de passage

  • Médiations croisées : Appel à une tierce personne de confiance, pas impliquée dans le conflit, pour faciliter la parole, rappeler le cadre, clarifier les malentendus. C’est un usage fréquent notamment au sein du Laboratoire Ecologique Zinzine, une longue expérience autogérée dans les Alpes-de-Haute-Provence (voir L’Âge de faire, 2020).
  • Les temps de parole hors du temps décisionnel : Le classique “parler le ressenti” à chaud ou à froid, ou des cercles de parole réguliers (bus de la parole, accueil des émotions, etc.). Ces pratiques, aux inspirations multiples, visent à désamorcer l’escalade silencieuse des rancœurs.
  • Murmurations, mains levées, tours de climat : Techniques de facilitation issues notamment des mouvements Occupy ou Extinction Rebellion, permettant d’exprimer des niveaux de désaccord, d’analyser vite l’ambiance générale, de faire des pauses stratégiques avant que l’AG ne déraille.

L’autogestion à l’épreuve du réel : étude de cas et chiffres marquants

Lieu / Collectif Nombre de personnes Mode principal de décision Outils de gestion des conflits
Laboratoire Ecologique Zinzine (04) ~25 résident·es Consentement en AG Cercles de parole, médiation entre pairs
ZAD Notre-Dame-des-Landes Jusqu’à 250 personnes en 2018 Consensus et groupes affinitaires Médiation extérieure, AG thématiques
Vrijplaats Leiden (Pays-Bas) ~40 résident·es Consensus élargi Groupes d’écoute, retours anonymes
Squat Keur Eskemm (Rennes) 30-50 résident·es migrantes AG régulières + cercles de coordination Appui associatif, médiations informelles

Un chiffre d’une enquête de la Délégation interministérielle à l’hébergement (2022) révèle que, dans 80 % des squats et habitats alternatifs autogérés en France, la gestion de conflits internes est la principale source d’épuisement collectif… mais que plus de 70 % des participant·es déclarent en avoir tiré des compétences transférables, notamment dans leur parcours professionnel ou militant.

Les impasses et points de vigilance : la face cachée de l’autogestion

Le rêve autogestionnaire n’éteint pas les enjeux de domination, loin de là. Même dans des structures sans chefs, il existe des dynamiques de pouvoir implicites, des invisibilisations (notamment de la parole des femmes, des personnes racisées ou précaires), des “leaderships naturels” ou des conflits de valeurs irréconciliables.

  • L’épuisement militant : Les études de Catherine Boutry (Sociologie du Squat, 2021) ou de la Fondation Abbé Pierre montrent la fragilité des collectifs autogérés face à la fatigue émotionnelle, la surcharge des tâches “invisibles”, la gestion permanente des tensions.
  • Départs silencieux et exclusions : Beaucoup de collectifs constatent que ceux qui n’arrivent pas à faire entendre leur voix finissent par partir sans bruit, laissant la place à des fonctionnements moins pluriels qu’annoncé. À la ZAD de Roybon, entre 2015 et 2018, plus d’un quart des membres estimait avoir été marginalisé lors de phases de conflits récurrents (sources : ZAD Partout, 2021).
  • Rapport à la violence et à la non-mixité : La question du cadre d’action (jusqu’où tolérer certains comportements, comment gérer les agressions verbales) amène souvent à inventer des protocoles spécifiques, comme à la Parcelles (commune autogérée de Montreuil), où un “groupe de vigilance” est formé pour réagir aux signaux faibles, en complément des processus collectifs ordinaires (Basta!, 2022).

Difficultés, dépassements et transmissions : ce que l’autogestion sème (déjà)

Aucun lieu autogéré n’est indemne d’éclats, de ruptures, de détours. Mais ces espaces ne prétendent pas l’harmonie parfaite. Leur force est ailleurs : dans la capacité à mettre au jour les désaccords, à les traverser sans tomber dans la pure gestion ou l’oubli. Ils produisent des “compétences démocratiques infusées lentement” (cf. recherche de Camille Martinet, 2021), qui débordent souvent l’espace politique pour irriguer la vie sociale : écoute active, sens du compromis, aptitude à reconnaître la subjectivité de l’autre sans se trahir soi-même.

À l’heure où beaucoup de collectifs citoyens, de coopératives, voire d’entreprises s’interrogent sur leur fonctionnement horizontal, les lieux en autogestion restent des laboratoires à ciel ouvert. Ils nous rappellent que la démocratie n’est pas un état, mais une succession de gestes – parfois maladroits, toujours recommencés – qui ne séparent pas la fête de la politique, ni le rêve du conflit.

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