Rassemblements militants : métamorphoses des thèmes, de la marge à la lumière

20/10/2025

À l’orée du millénaire : l’élan altermondialiste et ses grands rassemblements

Au tournant des années 2000, l’altermondialisme a cristallisé la dynamique des rassemblements militants. Porteurs du mot d’ordre « Un autre monde est possible », ils s’organisent d’abord à l’échelle internationale : Forum Social Mondial (Porto Alegre, 2001), contre-sommets altermondialistes à Gênes ou Evian, campagnes en France comme Attac, ou les premiers rassemblements des Désobéissants (Libération, 2003). Le « village » altermondialiste devient alors un lieu où se croisent débats sur la mondialisation financière, luttes anti-OGM, justice sociale, questions environnementales, le tout mâtiné de musiques du monde et d’assemblées improvisées.

  • 2003 : au Forum Social Européen de Saint-Denis, plus de 50 000 personnes s'y pressent pour débattre de la dette du Sud, du commerce équitable, des services publics (Le Monde, 2003).
  • 2005 : les États généraux des Migrations à Paris remettent sur la place publique la question des frontières et de l’hospitalité, longtemps secondaire dans ces rassemblements.

Les premières éditions du festival Alternatiba, apparu en 2013 à Bayonne, puis dans toute la France, marquent la montée en puissance de la question climatique et de la transition : les thèmes migrent peu à peu de la critique du néolibéralisme vers l’urgence écologique et la justice climatique.

Du social au climat : la montée de l’écologie politique

Depuis les années 2010, l’écologie s’installe comme colonne vertébrale des rassemblements militants. Ce déplacement s’accompagne d’un affinement des thèmes : après la COP21 (2015), le nombre de festivals, forums citoyens et rencontres axées sur le climat explose en France (plus de 100 événements recensés par le Réseau Action Climat en 2019).

  • Alternatiba, ANV-COP21, Marches pour le climat : ces événements brassent désormais des foules de plusieurs dizaines de milliers de personnes, mêlant propositions locales (agriculture, sobriété, transitions énergétiques) à des débats sur la désobéissance civile et l’effondrement (Reporterre, 2018-2023).
  • Les ZAD et les camps climat : la contestation grandit autour des Grands Projets Inutiles (Notre-Dame-des-Landes, Europacity, Bure). Les thèmes évoluent : autogestion, autonomie, lutte contre l’artificialisation, mais aussi réflexion sur la place du corps, la santé, les communs.

Ce glissement s’accompagne d’une hybridation croissante : les festivals, comme le « Festival des Résistances et Alternatives à Notre-Dame-des-Landes », mêlent concerts, projections, ateliers de permaculture et débats sur la répression policière ou la précarité.

Intersectionnalité, écologie intégrale et nouvelles alliances

Un changement marquant : la montée de l’intersectionnalité et la prise en compte croissante des autres rapports de domination dans les thèmes abordés. Dès la fin des années 2010, aux côtés des luttes climatiques s’invitent féminismes, antiracismes, combats LGBTQIA+ et pour les personnes en situation de handicap.

  • Les camps féministes et écoféministes : le Femi’Camp (dès 2017), ou les festivals comme Sortir du Nucléaire Femme (2019) structurent autour des thématiques de genre, de violence sexiste dans les milieux militants, d’écoféminisme (France Culture, Mediapart).
  • Des ateliers antiracistes et sur les violences policières fleurissent sur des événements auparavant centrés uniquement sur l’écologie ou l’altermondialisme (ZAD d’Arlon, camp climat Alternatiba Paris 2022).
  • Inclusion et accessibilité deviennent des thèmes structurants : en 2022, 30% des collectifs contactés pour Les Soulèvements de la Terre intègrent des groupes de travail sur la lutte contre les discriminations (source : Bastamag).

Ce n’est plus la question « Quelles luttes faut-il prioriser ? » mais « Comment nos luttes se relient-elles ? » La notion d’alliances, de convergence des luttes (paysannes, syndicales, sociales, antiracistes), chère notamment au mouvement des Gilets Jaunes — dont l’Assemblée des Assemblées à Montceau-les-Mines en 2019 a réuni plus de 700 délégués venus de toute la France (L’Humanité, 2019).

La fête, la création, la désobéissance : vers des formes hybrides

Autre mutation visible : l’irruption de la fête, de la création et des pratiques artistiques comme supports de revendication. Les rassemblements militants s’ouvrent aux arts vivants, à la performance, voire à des formes rituelles héritées des mouvements queer ou des cultures alternatives (exemples : les rage-parties, les cortèges carnavalesques, les « die-in » chorégraphiés).

  • La transgression joyeuse : Les actions « désobéissance festive » d’Extinction Rebellion (XR) en 2019-2020, la Batucada contre la réforme des retraites en 2023, ou encore les boums sur le périph lors de la mobilisation pour les sans-papiers (Libération, Politis).
  • La place centrale de la musique : À la Zad du Carnet (Loire-Atlantique, 2020), 1 200 personnes réunies pour défendre le site, entre concerts, kermesse et ateliers d’auto-réparation, créant de nouvelles traditions insoumises.

La créativité est aussi dans les modes d’organisation : plénières horizontales, stages de prises de décisions par consentement, ateliers de soin psychologique militant, espaces « safer » anti-discrimination.

Démocratie radicale, expérimentation sociale : nouveaux horizons

Ces dernières années, nombre de rassemblements se sont donnés pour mission d’expérimenter, au-delà de l’affichage revendicatif, des formes concrètes d’utopie en actes. On voit émerger des villages autogérés, des cuisines collectives gratuites, des recycleries éphémères, des pôles de médiation et d’écoute, et une attention croissante à la santé mentale militante.

  • L’intérêt pour le « prendre soin » (care en anglais) explose : des espaces dédiés à l’accueil des victimes de burnout militant au sein des camp climat ou des Soulèvements de la Terre en 2022.
  • Ateliers sur la démocratie directe et les pratiques horizontales : populaire lors de la Convention citoyenne sur le climat (2019-2020), qui a inspiré de nombreux ateliers sur la démocratie radicale dans les festivals militants.
  • L’accent sur l’autonomie alimentaire : l’organisation de vastes cantines militantes et végétariennes, de maraîchages collectifs, comme au Camp Climat 2022, où plus de 50% des aliments étaient produits localement (source : Alternatiba).
  • Solidarités internationalistes : la guerre en Ukraine a par exemple réactivé des réseaux de solidarité concrète entre festivals militants français et collectifs antifascistes d’Europe de l’Est (Libération, 2022).

Autant de signes que la temporalité de l’urgence laisse place, sur certains rassemblements, à une volonté de s’ancrer, de proposer des alternatives durables, ajustées au réel et ouvertes à la critique.

Faire lien, ouvrir l’avenir

Ce qui frappe, à regarder la carte mouvante des événements militants, c’est la capacité de ces rassemblements à accueillir sans cesse de nouveaux thèmes, à conjuguer la critique du présent et la consistance d’autres mondes à portée de main. On célèbre dorénavant les alliances improbables, les frottements, le droit à l’erreur, l’accueil du doute et de la vulnérabilité – autant que la nécessité de tenir debout dans la tempête.

De Gênes à Bure, de la ZAD au Camp Climat, les thèmes des rassemblements ne suivent pas seulement l’agenda politique ou médiatique. Ils inventent et articulent, souvent à la marge, ce qui pourrait devenir, demain, centre. Face à la tentation du repli, la multiplicité des thèmes abordés prouve qu’il reste des lieux où l’on cherche, expérimente, politise, tisse du lien. Car, peut-être, c’est là que naissent les chemins insoupçonnés du commun.

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