Occupations temporaires : une histoire d’espaces à réinventer
Depuis les années 1970 et les premiers squats artistiques et politiques en Europe, l’occupation de bâtiments publics apparaît comme une double affirmation : récupérer un bien commun vide et le transformer en tiers-lieu, foyer d’alternatives. Les occupations, temporaires ou prolongées, jalonnent encore aujourd’hui les grandes villes françaises – Paris, Marseille, Lyon, Toulouse, Nantes, Rennes… – mais aussi des bourgs périphériques. On y voit converger précaires, étudiant·es, artistes, militant·es de toutes causes, femmes et minorités de genre.
Le rapport de l’Observatoire des squats (février 2024) décompte plus de 390 occupations ouvertes à ce jour en France, dont environ un cinquième revendiquent explicitement des axes féministes ou queer (source : Observatoire des squats, rapport 2024). Ces lieux, d’abord arrachés à la spéculation ou au délabrement, deviennent vite autre chose qu’un simple abri : ils inventent collectivement des usages, en réponse directe aux violences et exclusions systémiques.
Safe spaces : pour des lieux à l’abri des dominations
Au cœur des occupations féministes et queer, la notion de safe space n’est pas un gadget mais un pacte fondateur. Trop souvent, l’espace public ordinaire expose aux violences sexistes, homophobes, transphobes et racistes. Les lieux occupés deviennent alors terrasses, salons, studios pensés pour briser cet ordre violent.
- Comment ? Par l’écriture de chartes collectives. Par exemple, à La Parole Errante à Montreuil ou au squat L’Annexe à Paris, plusieurs assemblées produisent des chartes anti-discrimination, Lisibles dès l’entrée et déclinées en plusieurs langues.
- Par des dispositifs d’accueil : points d’écoute, référent·es consentement (inspirés par la Fête de la Musique Sûre, 2019), espaces sans alcool pour certaines soirées, dresscodes affirmant la liberté d’expression de genre.
- Par la non-mixité : de nombreuses activités (ateliers de parole, groupes de soutien, self-defense, soirées) se déroulent en non-mixité choisie (ex. : femmes, personnes queer, minorités de genre, personnes racisées selon les besoins de protection). Cette pratique, débattue mais essentielle, y trouve sa pleine légitimité.
À la Bourse du Travail occupée par le collectif féministe NousToutes (Paris, 2023), on dénombre plus de 500 personnes participantes sur une semaine, avec une attention permanente portée à la sécurité collective et à la réduction des risques (source : communiqué NousToutes, mars 2023).
Ateliers, formations et transmission : la fabrique collective du savoir
Là où l’espace public ordinaire cloisonne, les occupations temporaires deviennent des laboratoires de savoirs partagés. Activités, ateliers et rencontres s’y foisonnent, portés par la conviction que la culture féministe et queer doit passer par la transmission horizontale.
- Groupes d’autodéfense féministe : méthodes d’auto-défense physique et émotionnelle (ex. : ateliers Wen-Do, empowerment verbal). Les ateliers sont animés par des militantes formées, parfois en lien avec des associations comme Lubu Self-Défense (Marseille).
- Workshops sur la santé sexuelle : contraception, IST, consentement, sexo-positive attitude. Souvent, des médecins et des professionnel·les viennent animer des cliniques éphémères (ex. : collectif Medfem, Lyon).
- Éducation populaire aux droits sociaux : aide à la rédaction de plaintes, accompagnement juridique pour les personnes migrantes, formation aux droits LGBTI, atelier d’autodéfense administrative (ex : ateliers animés par la legal team du squat Mouchoir, Paris 14e).
- Arts et expression : impression de fanzines, création de slogans, théâtre forum, écriture collective (ex : festival l’Envers des Corps organisé dans l’ancienne Médiathèque de Nantes – 2022).
- Groupes de lecture et cercles d’échange : autour de textes fondamentaux (Audre Lorde, bell hooks, Monique Wittig…), mais aussi d’écritures contemporaines ou inconnues. La bibliothèque féministe du squat L’Îlôt, à Rennes, recense plus de 600 ouvrages, souvent issus de dons.
Chiffres et portée
Selon une enquête menée par le collectif La Rage (2022), près de 72% des occupations à Paris impliquent des ateliers au moins mensuels en non-mixité, et 53% des événements organisés sont à dominance féministe ou queer (source : rapport « Déviances Urbaines », 2022).
Fêtes, performances, archives : quand la culture devient politique
Qui dit occupation ne dit pas forcément repli austère. Les bâtiments réinvestis vibrent aussi de festivals, de bals, de performances. Ici, la fête se fait politique : la scène devient tribune, la danse, assertion de soi. C’est une forme de résistance à la normalisation et au contrôle des corps.
- Cabarets drag, soirées voguing : à l’image de la House of Mizani au squat Gare du Nord (Paris) ou des soirées Sororité Nights à Lille, ces performances permettent la célébration de la diversité des corps, des genres, des sexualités.
- Projections militantes : cycle de films queer et féministes, ciné-débats, documentaires autoproduits (ex : « La Fabrique des Profs Queer », projété à l’occupation Sororité de Lyon – 2023).
- Création d’archives vivantes : la mémoire des luttes n’existe pas sans trace. Souvent, les collectifs produisent des expositions, recueil de témoignages, installations sonores (ex : le projet MémoireS en ActeS, mené au squat La Villa, Bordeaux en 2022).
La transversalité artistique invite au partage : graff, photographie, couture, podcast, tout s’invente sur place et en réponse à l’actualité politique (mobilisation contre la loi Darmanin, soutien aux personnes sans-papiers, luttes contre les féminicides, etc.).
Soutien solidaire : entraide face à la précarité
Au-delà des activités visibles, l’un des cœurs battants des occupations féministes et queer reste la solidarité concrète, notamment envers les personnes les plus vulnérables : personnes exilées, sans-abris, victimes de violences domestiques, jeunes LGBT+ rejeté·es par leur famille. Les pratiques suivantes émergent fréquemment :
- Accueil d’urgence et hébergement : dans la lignée du Centre LGBTI+ d’urgence (Paris), beaucoup d’occupations créent des dortoirs temporaires, souvent autogérés. Selon le collectif Jamais Sans Toit (2023), près de 15 % des places d’accueil créées dans les squats lyonnais ont été réservées à des femmes et personnes LGBTQI+ depuis 2020.
- Distribution alimentaire et vestiaire : collectes, partage de repas, campagnes anti-précarité menstruelle (kits “Règles élémentaires”), atelier de couture pour vêtements sans genre défini.
- Aide administrative : ateliers pour régularisation, contact avec des avocats, espaces pour écrire des CV ou régler des dossiers bancaires. Reprendre pouvoir sur sa situation passe aussi par ces gestes quotidiens partagés.
Des collectifs en action
- Collectif Rosa Bonheur (Marseille)
- Espace l’Îlot (Rennes)
- Les Murs de la Colère (Nantes)
Ces collectifs donnent à voir toute la variété des initiatives selon le contexte : certains s’ancrent dans la lutte contre les OQTF, d’autres axent leur présence sur la question des violences sexistes et sexuelles. Tous portent la conviction que l’entraide et l’autodétermination féministe et queer s’expérimentent au quotidien, même “dans la précarité, le bruit ou la fuite”.
Des espaces en tension : défis et limites
Le foisonnement des activités ne masque pas les difficultés de ces expériences : pression policière, expulsions, harcèlements (source : Mediapart, « Délogé·es », janvier 2024), manque de moyens, tensions internes quant aux modes de gouvernance. Aux défis matériels s’ajoutent les débats politiques sur la non-mixité, l’inclusivité face à la précarité, la légitimité des pratiques artistiques ou festives en contexte militant.
Les collectifs féministes et queer, dans ce patchwork hétérogène, s’efforcent de construire des espaces qui s’ajustent en continu, parfois au prix de la fatigue ou de l’éphémère… Leur force réside aussi dans cette capacité à inventer autant qu’à se réinventer, dans une constante vigilance à ce qui oppose et relie.
Cartographie : quelques espaces phares et initiatives récentes
| Lieu |
Ville |
Collectif / Initiative |
Activités |
Année |
| La Parole Errante |
Montreuil |
Féministes contre la République du viol |
Ateliers, soirées féministes, safe spaces |
2022-24 |
| Sororité |
Lyon |
Maison Sororité |
Projections queer, groupes de soutien, hébergement |
2023 |
| La Villa |
Bordeaux |
Collectif MémoireS en ActeS |
Expositions, archives, ateliers écriture |
2022 |
| Espace l’Îlot |
Rennes |
L’Îlot |
Bibliothèque, ateliers non-mixtes, distributions alimentaires |
2023-24 |
| L’Annexe |
Paris |
Mouvement anti-sexiste |
Ateliers Wen-Do, soirée drag, permanences juridiques |
2023 |
Perspectives : Espaces en mouvement et transmissions à venir
Les occupations temporaires ne sont ni musées ni refuges immobiles. Ce sont des processus collectifs en mutation constante, qui portent la promesse d’une autre urbanité, traversée par la lutte, la fête et la solidarité. Leur force est de donner à voir ce que rêver, s’émanciper et transmettre signifie, concrètement, pour les personnes féministes et queer.
Face à la multiplication de déplacements forcés, à l’érosion de l’espace public égalitaire, à la montée des conservatismes, ces lieux offrent des répertoires de luttes et de fêtes à partager : chaque bâtiment libéré, chaque atelier inventé, chaque collectif soudé compose la rumeur fertile d’un monde à venir.
Pour aller plus loin :