Apprendre des marges : la richesse de l’invisible
Il y a dans l’archive militante un parti-pris des marges : le visible se conserve tout seul, mais le reste ? Qui collecte les badges fabriqués main, les codes visuels des queer parties, les programmes de réunions dans une salle des fêtes d’un village, les discussions entre bénévoles, les photos de la “cuisine collective” lors d’un campement écologiste ? Ce sont pourtant ces détails qui forment le terreau fertile de l’utopie.
“Nulle transformation politique sans mémoire sensible” écrivait l’anthropologue Jean-Louis Tornatore (2018). Les archives des collectifs de soutien aux exilés, par exemple, révèlent la puissance des liens créés par les gestes invisibles – hébergement solidaire, cantines populaires, ateliers d’entraide. Leur conservation éclaire l’importance de l’entraide au-delà des moments de confrontation publique.
Dans la lutte écologiste, les archives “vernaculaires” — menus écrits à la main, plans de camps, photos de barricades biodégradables – ont été déterminantes pour l’organisation matérielle et symbolique des ZAD : la coordination inter-ZAD de 2018 a notamment compilé des biotopes, anecdotes de crues et d’abris autogérés, utiles à toutes les occupations futures (source : rapport Coordination Inter-ZAD 2018).
En 2021, une étude de l’INED (“Militants et traces. Pour une sociologie de la mémoire militante”, H. Le Bail) montrait que 92 % des militants interrogés exprimaient le besoin de “voir, toucher ou transmettre” des archives vécues, précisant que les récits et traces éclipsées par les médias traditionnels sont souvent les plus précieuses pour réinventer, localement, la résistance.