Une ville laboratoire : Marseille, entre marges et mutations urbaines
Il y a dans les rues de Marseille un bruissement particulier, une polyphonie dont le rythme heurte souvent celui de la ville institutionnelle, policée ou touristique. Ici, les mutations urbaines sont le théâtre d’affrontements autant que de solidarités ; les quartiers dits « en transition » racontent une histoire de luttes, d’implantations radicales et de fabriques collectives. Comment fonctionnent les lieux militants qui en sont le cœur battant ? C’est d’abord une question de contexte : à Marseille, l’urbanisme accélère les fractures sociales (voir le rapport de la Fondation Abbé Pierre, 2023), tandis qu’une partie des habitantes et habitants cherchent à façonner d’autres manières d’habiter la ville.
Des espaces hybrides, entre urgence sociale et utopie concrète
Les lieux militants marseillais ne répondent pas à une définition rigide. Ce sont des squats, des laboratoires autogérés, des cafés associatifs, des centres sociaux alternatifs, ou encore des tiers-lieux, installés dans les interstices de la ville : entre les rails désaffectés de la Belle de Mai, dans une ancienne boulangerie du quartier Belsunce, à proximité des docks en reconversion d’Arenc. Loin des clichés sur l’illégalisme permanent, ces lieux naviguent entre occupation, tolérance et (parfois) reconnaissance institutionnelle — la temporalité et la précarité étant souvent la norme.
- Au moins 25 lieux militants recensés rien que dans le centre-ville en 2023, selon l’Observatoire des Politiques Locales du Logement (OPLL).
- Environ 1/5 de ces lieux est menacé d’expulsion chaque année (données compilées par le collectif MarMar, 2023).
- Nombre de participant·es par lieu : variable, mais on compte jusqu’à 1 000 passages mensuels pour les espaces les plus dynamiques (La Dar Lamifa, La Base, Manifesten, etc.).
À l’intérieur, l’hétérogénéité domine : on y croise des anciens ouvriers, des familles exilées, des étudiant·es, des musiciens, des membres de collectifs féministes ou queer. On s’y retrouve pour soupes populaires, débats sur le droit au logement, concerts DIY ou créations de fresques. Rien n’est figé : l’organisation elle-même est mouvante, expérimentale, à l’image de la ville où ils poussent.
Anatomie d’un lieu militant marseillais
Gouvernance et organisation : horizontalité, assemblées et zones de friction
À Marseille, l’un des marqueurs les plus forts des lieux militants, c’est une organisation horizontale (non hiérarchique), inspirée des expériences autogestionnaires. Chaque lieu possède sa version : les décisions se prennent en « AG » (assemblée générale), parfois ouvertes à tous·tes, parfois réservées au cercle de bénévoles ou d’« habitant·es ».
- La répartition des tâches est souvent collective, via des plannings partagés ou des commissions thématiques (l’entretien, la gestion administrative, la programmation, etc.).
- La gestion financière privilégie les prix libres ou solidaires ; certains lieux adoptent des modèles de caisse commune ou d’autofinancement via événements, repas ou adhésions.
- Un soin particulier est apporté à la facilitation et à la circulation de la parole ; la formation à la gestion des conflits fait parfois partie intégrante du projet (ex : formations organisées à La Dar Lamifa avec le Réseau Salariat ou la SCOP Le Nomad).
Mais l’horizontalité, ici, n’est jamais idéalisée. Elle se froisse, se dispute, se « travaille », pour reprendre le vocabulaire des collectifs. Les débats sur l’accueil des exilé·es, la participation des personnes précaires, ou la place des femmes dans l’organisation sont fréquents — preuve que la démocratie directe, surtout sur la durée, demande un effort constant.
Fonction sociale et stratégies d’ancrage local
Les lieux militants ancrés dans les quartiers en transition de Marseille ne se contentent pas de s’auto-organiser. Ils cherchent — souvent, et aussi difficilement — à « faire quartier », c’est-à-dire à nouer des liens avec les riverain·es, les réseaux de solidarité informels ou les associations historiques d’habitant·es.
Quelques pratiques concrètes :
- La mise à disposition d'espaces pour des collectifs de « sans-papiers » ou des groupes d’entraide alimentaire (ex : accueil du collectif El Manba à Belsunce).
- Des permanences juridiques gratuites, surgies en réponse à la forte précarité administrative locale (Initiative Friche Belle de Mai, 2022).
- Ateliers gratuits pour enfants des quartiers populaires, parfois réalisés en partenariat avec les écoles ou les maisons de quartier (cf. action conjointe de la Maison Blanche et Manifesten).
- Actions « anti-gentrification » : réunions publiques, rencontres avec associations de locataires, organisation de cortèges festifs contre les hausses de loyer, interventions lors des conseils de quartier.
Ce qui distingue ces lieux tient à ce double mouvement : résister à la marginalisation tout en restant poreux aux réalités – parfois brutales – de leurs voisinages. Une fragilité assumée : on y invente des solidarités, mais aussi des dispositifs de protection contre les logiques extractivistes (voir « Marseille, les luttes de l’habitat », éditions Anamosa, 2021).
Événements, rencontres, rituels : la fabrique du commun
La spécificité des lieux militants marseillais n’est pas seulement spatiale : elle se joue dans la temporalité, dans la création de rituels qui rythment la ville autrement. Les « soupes collectives » du vendredi à La Dar Lamifa, les concerts à prix libre de Manifesten, les clubs de lecture féministes qui font salle comble à La Base, les projections de films militants dans les patios de la Belle de Mai… Autant de moments où s’invente une forme de convivialité résistante.
| Lieu |
Spécificité |
Fréquence des événements |
Ancrage local |
| Manifesten |
Librairie autogérée & espace de débats |
3-4 événements/semaine |
Forte implication des habitant·es de Noailles |
| La Dar Lamifa |
Café associatif, concerts, ateliers |
5-6 événements/semaine |
Accueil d’associations de migrants |
| La Base Marseille |
Espace d’organisation climatique |
1-2 événements/semaine |
Relais avec collectifs jeunes & ONG |
| Le Chapitre |
Squat artistique autogéré |
Événements mensuels |
Mixte : artistes, familles précaires & voisinage |
Ces événements – toujours construits de manière participative – ont une double fonction : ils accueillent, ils visibilisent, mais ils servent aussi de remparts éphémères face à l’invisibilisation. En 2022, par exemple, la Journée Internationale des Luttes des Quartiers Populaires organisée dans plusieurs de ces lieux a rassemblé plus de 700 personnes, selon les organisateurs et la revue CQFD.
Enjeux contemporains et résistances au changement : repenser le militantisme de quartier
Les lieux militants marseillais ne vivent pas isolés des tempêtes qui traversent la ville. La gentrification avance, par à-coups mais de façon persistante, en particulier dans le centre-ville (voir les études de l’INSEE et du collectif Observatoire des Quartiers Populaires). Plusieurs lieux ont été expulsés ou menacés dans les dernières années — Pensons à la fermeture brutale du squat le 59 Saint-Just en 2019, ou aux pressions immobilières exercées sur différents collectifs à la Belle de Mai.
Pour autant, ces espaces ne cessent de se renouveler, de fusionner leurs forces : mutualisation d’outils logistiques, création de réseaux intra-marseillais (ex: la coordination “Marseille en Lutte” regroupe plus de 30 collectifs), usage croissant des médias alternatifs pour contourner les récits caricaturaux (Radio Galère, L’Agitateur, la Gazette du Quotidien de Noailles). Certains lieux, comme Manifesten, développent désormais une caisse de solidarité pour soutenir l’ouverture d’autres espaces autogérés dans les quartiers Nord, traditionnellement moins dotés.
Des freins institutionnels persistants
- Difficulté d’accès à des locaux pérennes : la Ville propose peu de baux associatifs ou de solutions hybrides, forçant les lieux à jouer d’inventivité (Libération, 2022).
- Répression policière et législative : la multiplication des arrêtés anti-regroupement ou la stigmatisation médiatique des collectifs autonomes restent une réalité prégnante (collectif « Personne Dehors », 2023).
- Fragilité économique : l’absence fréquente de financements publics (hors quelques exceptions) pousse à inventer des formes d’économie alternative, entre autoproduction et solidarité de quartier.
Initiatives inspirantes et perspectives mouvantes
- Co-élaboration de politiques publiques : certains lieux sont désormais forces de proposition lors de tables rondes municipales sur le logement ou la transition écologique (voir le rapport La Fabrique, 2023).
- Émergence de dynamiques interquartiers : travail commun autour des luttes anti-expulsion et des résistances à la rénovation urbaine imposée (ex: le projet « Quartiers Solidaires » dans les 1er, 2e et 3e arrondissements).
- Ouverture à de nouveaux publics : implication d’une génération de lycéen·nes et étudiant·es, souvent en rupture avec les canaux militants classiques, mais désireux de fabriquer un « commun » local.
Le fonctionnement des lieux militants à Marseille dessine des alternatives capables de transformer durablement la ville, non par l’utopie extérieure mais par l’immanence inventive. Les quartiers en transition sont le laboratoire, l’œuvre collective toujours inachevée, qui nourrit l’espoir d’un Marseille populaire, solidaire et indocile.
Pour aller plus loin, explorer :
- Rapport « Politiques et pratiques des lieux alternatifs », Observatoire National de l’Action Sociale
- Collectif MarMar – Cartographie des Lieux Alternatifs à Marseille (https://marmar.fr)
- Revue CQFD, numéros thématiques sur les luttes marseillaises
- Éditions Anamosa – « Marseille, les luttes de l’habitat » (2021)